Écrire l'histoire sociale : sources, écoles, débats
De Michelet aux historiens du travail, un tour d'horizon des façons d'écrire l'histoire des mondes populaires : sources, méthodes, grandes écoles.
Le peuple entre dans l'histoire
Longtemps, l'histoire fut celle des rois, des batailles et des traités. Le premier déplacement décisif s'opère au XIXe siècle, lorsque Jules Michelet, professeur au Collège de France et historien de la Révolution française (1847-1853), fait du peuple un acteur à part entière du récit national : non plus décor, mais personnage central. Le geste est littéraire autant que scientifique ; il prépare pourtant le terrain d'une discipline. Dans le même temps, l'enquête sociale se dote d'instruments : statistiques des administrations, monographies d'hygiénistes comme le docteur Villermé, dont le Tableau de l'état physique et moral des ouvriers (1840) demeure une source majeure sur les conditions de vie — sujet que prolonge notre mesure longue de l'espérance de vie.
Les Annales et la révolution documentaire
Le second tournant vient de Strasbourg : en 1929, Marc Bloch et Lucien Febvre fondent la revue Annales d'histoire économique et sociale. Le programme est simple et ravageur : sortir de l'histoire événementielle, interroger les prix, les moissons, les outillages mentaux, lire des sources ignorées — registres paroissiaux, comptabilités, chartriers. Un de leurs héritiers, Ernest Labrousse, montre dans les années 1930 comment les mouvements des prix et des revenus éclairent les révolutions ; l'histoire quantitative et sérielle est née, qui comptera beaucoup pour l'étude des mondes ouvriers. Dans ce sillage, l'histoire du travail cessera d'être une histoire des seules organisations pour devenir celle des gestes, des ateliers, des carrières et des familles.
La classe, le quotidien, la parole
Le troisième tournant est à la fois britannique et français. En 1963, Edward P. Thompson publie The Making of the English Working Class, traduit en français en 1988 : la classe ouvrière n'y est pas une chose que l'on comptabilise, mais un rapport qui se vit, se dit et se fait — dans la culture, la fête, l'expérience. En France, Michelle Perrot renouvelle l'histoire des grèves et celle des femmes, Antoine Prost celle des ouvriers et de l'éducation, tandis que Jacques Rancière, dans La Nuit des prolétaires (1981), va chercher, dans les écrits ouvriers du XIXe siècle, des intellectuels que l'histoire officielle n'avait pas vus. L'archive s'élargit encore avec l'histoire orale : récits enregistrés de militants, d'ouvriers, de migrantes, qui entrent peu à peu dans les fonds publics — à l'image des mémoires recueillies autour des bassins miniers, dont celui de Cransac.
Conserver, classer, interroger
Cette historiographie repose sur une infrastructure souvent invisible : les Archives nationales et départementales, dont le régime moderne date de la loi du 3 janvier 1979 ; la presse conservée à la Bibliothèque nationale de France — dont notre chronique sur la presse militante rappelle l'importance — ; les fonds d'entreprises et de syndicats ; les bibliothèques spécialisées, comme la BDIC devenue La Contemporaine, née pendant la Première Guerre mondiale d'une collecte de documents et installée à Nanterre. À ces institutions s'ajoutent, depuis 1945-1946, les grands producteurs de statistique que sont l'INED et l'INSEE, dont les séries démographiques structurent tout raisonnement sur la société française. Enfin, la distinction établie par Pierre Nora dans Les Lieux de mémoire (1984-1992) entre mémoire collective et travail historique demeure notre boussole : la première rassemble et célèbre, la seconde vérifie et discute. Cette revue, sans en exagérer la portée, choisit la seconde — et renvoie le lecteur, pour chaque sujet, aux sources qu'elle mobilise, de la histoire communale aux textes programmatiques des courants étudiés.
Revue rétrospective : les faits, dates et chiffres présentés relèvent de la documentation historique et statistique publique. La rédaction ne prend position sur aucun débat contemporain et ne publie aucune donnée personnelle.