Cransac et le bassin de l'Aveyron : mémoire minière
Charbon, forges et luttes sociales : l'histoire du bassin de Decazeville-Aubin-Cransac, des concessions du XIXe siècle aux musées d'aujourd'hui.
Un bassin dans la vallée
Entre Aubin, Cransac et Decazeville, dans l'Aveyron, le sous-sol de charbon a façonné pendant plus d'un siècle l'économie, les paysages et les hommes d'un bout de vallée du Rouergue. L'exploitation y est ancienne — le charbon de terre y est connu bien avant la Révolution —, mais l'ère industrielle ouvre véritablement avec la Restauration : en 1826, Élie Decazes, ancien ministre et homme d'affaires influent, fonde la Société des houillères et fonderies de l'Aveyron, qui donnera son nom à la ville-champignon de Decazeville. Houille, fonte, laminoirs : la compagnie, devenue par la suite Commentry-Fourchambault-Decazeville, emploie des milliers d'ouvriers venus des campagnes environnantes, construit des cités, des écoles, des églises et des coopératives de consommation, et fait du bassin un des fiefs industriels du Midi.
1886 : la grève de Decazeville
Le bassin entre dans l'histoire sociale nationale par une grève restée célèbre. En janvier 1886, à Decazeville, la contestation des tarifs de salaire des mineurs tourne à la lutte longue : le 26 janvier, le directeur adjoint de la compagnie, Jules Watrin, est jeté par la fenêtre du siège et périt — épisode dramatique qui donne à l'affaire un retentissement considérable. La grève dure près de six mois ; des souscriptions nationales soutiennent les familles, la presse tout entière — de la presse militante aux grands quotidiens — suit le conflit, les débats parlementaires s'en mêlent, et la reprise du travail, en juin, se fait sur des bases négociées. Pour les historiens du mouvement social, la grève de Decazeville illustre à la fois la dureté des rapports industriels sous la Troisième République naissante et la solidité des solidarités ouvrières locales, à une époque où le syndicalisme légal est à peine constitué.
Le XXe siècle : déclins et conversions
Le bassin poursuit ensuite son trajet industriel — charbon, fonte, produits chimiques à Cransac, où l'on extrait aussi des pyrites et où les ateliers voisinent les puits —, mais la concurrence des autres charbonnages, l'évolution des marchés et l'épuisement des veines entraînent un lent déclin au fil du XXe siècle ; les fermetures se succèdent après la Seconde Guerre mondiale, et les derniers puits du bassin cessent leur activité dans le courant des années 1960. Cransac, devenue Cransac-les-Thermes, convertit une partie de son identité au thermalisme, exploitant des sources connues des élites du XIXe siècle ; Decazeville et Aubin réaménagent leurs friches, leurs terrils et leurs cités. Le patrimoine, lui, se recueille : un musée de la mine à Cransac conserve chevalements, outils et archives, et les familles du bassin alimentent une mémoire vivante, que les historiens recueillent par l'histoire orale — méthode dont notre chronique d'archives rappelle les règles.
Ce que la mémoire documente
L'histoire de ce bassin éclaire plusieurs grands chapitres : la condition minière, avec ses risques — coups de grisou, silicose — qui pèsent directement sur la mesure des durées de vie ouvrières ; la formation d'une culture locale, entre coopératives, mutualité, patronages laïques et catholicisme social ; la vie politique d'un territoire marqué durablement par les courants ouvriers, qu'étudie notre page sur les radicalités. Elle rappelle enfin la méthode de cette revue : les faits d'abord — dates, chiffres, textes —, la mémoire ensuite, recueillie avec le respect dû aux personnes, et jamais l'un sans l'autre. Les archives du bassin, déposées aux Archives départementales de l'Aveyron et conservées dans les musées locaux, demeurent la source première de cette page.
Revue rétrospective : les faits, dates et chiffres présentés relèvent de la documentation historique et statistique publique. La rédaction ne prend position sur aucun débat contemporain et ne publie aucune donnée personnelle.