L'eau et la municipalité, une longue histoire commune
Aqueducs antiques, concessions du XIXe siècle, régies municipales, remunicipalisations : la question de l'eau traverse l'histoire des services publics locaux.
Des aqueducs aux compagnies
L'adduction d'eau est une vieille affaire publique : les villes antiques l'organisent en grand, des aqueducs de Nîmes au pont du Gard. Mais la France du XIXe siècle industrialise la question : la croissance urbaine, les besoins des manufactures et les exigences sanitaires imposent des réseaux étendus, coûteux, techniques. Le Second Empire choisit en partie la voie de la concession : la Compagnie générale des eaux, créée en 1853 par décret impérial, obtient notamment la desserte de Lyon ; la Lyonnaise des eaux, fondée en 1880, la suit. Ces grandes compagnies, ancêtres des groupes contemporains du secteur, exploitent pour le compte des villes des ouvrages qu'elles financent, construisent et gèrent — formule qui fait débat dès l'origine, entre partisans de l'efficacité privée et défenseurs de la gestion publique.
Régies, affermages, concessions : la liberté communale
Le droit communal encadre en effet plusieurs chemins. La loi municipale de 1884 consacre la liberté des communes dans le choix de leurs services : régie directe, où la ville exploite elle-même ; affermage, où elle confie l'exploitation moyennant un loyer ; concession, où le concessionnaire investit et exploite pour une durée longue. Le paysage qui en résulte est mixte : de grandes villes en régie — Grenoble, après une célèbre bataille municipale dans les années 1890-1900, ou Strasbourg —, beaucoup d'autres en délégation. Le contentieux est constant, portant sur les prix, l'entretien des réseaux et la durée des contrats ; il alimente une littérature d'expertise et de polémique que les historiens du service public exploitent largement, et qui rejoint les débats contemporains sur l'écologie politique et les communs.
Encadrer les délégations, rouvrir les régies
Paris offre le cas d'école du XIXe siècle. Sous le Second Empire, l'ingénieur Eugène Belgrand, collaborateur du préfet Haussmann, dote la capitale d'un réseau nouveau : aqueducs de la Dhuis et du Vanne, réservoirs de Ménilmontant, égouts en pente visitables, monument à la gloire de l'eau de la ville. La Ville de Paris conserve d'ailleurs la propriété de son réseau, concédé à des compagnies entre 1985 et 2009 — configuration unique qui facilitera, en 2010, le retour en régie. Ce passé haussmannien rappelle que l'hydraulique urbaine fut d'abord une politique d'État avant d'être un enjeu de gestion locale.
Le tournant moderne est juridique et politique. La loi Sapin du 29 janvier 1993 impose la transparence des délégations de service public : publicité, mise en concurrence, durée limitée, contrôle des prix par le délégataire comme par la collectivité. Les années 2000 voient ensuite s'amplifier, en France comme à l'étranger, un mouvement documenté de remunicipalisation de l'eau, dont l'épisode français le plus emblématique est le retour de Paris en régie publique au 1er juillet 2010, avec la création de l'entreprise municipale Eau de Paris, après un quart de siècle de gestion déléguée entre deux concessionnaires. La loi du 9 février 2005, dite loi Oudin, permet par ailleurs aux collectivités de consacrer jusqu'à un pourcent de leurs recettes d'eau à la coopération décentralisée et à la solidarité internationale dans ce domaine, traçant un pont original entre service local et politiques globales.
Le bloc communal et l'avenir du service
La loi NOTRe du 7 août 2015 transfère les compétences eau potable et assainissement aux communes et à leurs établissements publics de coopération, consacrant l'échelle intercommunale du service — suite logique des syndicats des eaux, nés dès le XIXe siècle pour partager les ressources. Les enjeux contemporains — renouvellement des réseaux, qualité de la ressource, adaptation climatique, tarification sociale — prolongent des débats vieux de plus d'un siècle et demi, que cette revue documente sans prendre parti : l'histoire de l'eau est, avec celle des assemblées locales et des réformes territoriales, l'une des meilleures entrées dans l'histoire concrète de la République.
Revue rétrospective : les faits, dates et chiffres présentés relèvent de la documentation historique et statistique publique. La rédaction ne prend position sur aucun débat contemporain et ne publie aucune donnée personnelle.